Le récit à l’origine d’Alerte Logement
Bouilloire thermique : mon appartement récent, RT2012, a cessé de me protéger — jusqu’à ce que mon corps cède à la chaleur, puis celui de Charlie à son tour. Voici mon récit.
1. Le parking, dernier refuge contre la chaleur
Le 26 juin 2026, à 15 h 23, je descends avec ma chienne Charlie, labrador de treize ans, et Archibald, mon chat, dans le parking souterrain de ma résidence.
Je ne m’arrête pas au premier niveau. Il y fait encore trop chaud. Je descends jusqu’au niveau -2.
Là, enfin, l’air est plus supportable.
Je reste quelques instants avec eux et j’envoie une vidéo à une amie. Ce n’est pas une vidéo destinée à être publiée. Je ne cherche pas encore à constituer un dossier ni à démontrer quoi que ce soit. Je lui montre simplement ce que notre quotidien est devenu : pour trouver un peu de fraîcheur, je dois descendre mes animaux deux étages sous terre.
La scène me paraît absurde.
J’habite un appartement livré fin 2021, dans une résidence récente construite sous réglementation thermique RT2012. Lorsque j’y ai emménagé au printemps 2022, j’avais cette confiance assez ordinaire que l’on accorde à un logement neuf : celle de vivre dans un bâtiment contemporain, conçu selon les règles de son époque et capable de nous protéger raisonnablement du froid comme de la chaleur, et ce tout au long de l’année.
Quatre ans plus tard, mon salon est devenu moins supportable que le sous-sol de l’immeuble.
Je ne sais pas encore que cette vidéo deviendra l’une des premières traces d’une histoire qui me conduira aux urgences, qu’un vétérinaire interviendra quelques semaines plus tard pour un coup de chaleur, ni que nous finirons par devoir quitter l’appartement.
À cet instant, je sais seulement une chose.
Un logement devrait être un refuge. Je viens d’en chercher un dans le parking de ma résidence.
2. Les signes avant-coureurs, bien avant l’été 2026
Lorsque j’emménage, la configuration de l’appartement me plaît. La grande pièce à vivre ouvre sur une terrasse minérale de près de 40 m², recouverte de dalles en béton gris anthracite. De larges portes-fenêtres sont exposées au sud. À l’ouest, plusieurs pièces comportent également d’importantes surfaces vitrées équipées de volets coulissants métalliques gris anthracite.
L’appartement n’est pas traversant.
Très vite, j’essaie de faire de cette grande terrasse autre chose qu’une surface minérale exposée au soleil. Je veux en faire un îlot de fraîcheur.
Je la végétalise. J’installe des plantes en bacs et en pots, ainsi qu’un système de goutte-à-goutte pour leur assurer un apport régulier en eau pendant les périodes chaudes et favoriser leur développement. Deux grands parasols permettent de créer de larges zones d’ombre.
Pendant un temps, je pense que cette terrasse pourra devenir notre alliée dès les beaux jours.
Mais les premiers rayons du soleil au printemps et en été me montrent déjà les limites du logement. Il chauffe beaucoup et se rafraîchit difficilement. Comme tout le monde, je commence par m’adapter : fermer les protections solaires, garder les fenêtres closes lorsque l’air extérieur devient plus chaud, attendre la soirée pour ouvrir.
Puis certains faits commencent à m’interroger.
Le 11 mai 2024 à 15 h 49, le thermomètre installé sur ma terrasse affiche environ 46 °C.
Nous sommes pourtant seulement au mois de mai.
À la station météorologique Météo-France de Paris-Montsouris, la température maximale de l’air relevée ce 11 mai 2024 est de 27,5 °C. Il ne s’agit évidemment pas de la même mesure : la température enregistrée sur ma terrasse est influencée par son exposition au rayonnement solaire et par les matériaux qui l’entourent, alors que la station météorologique mesure la température de l’air dans des conditions normalisées. Mais c’est précisément cet écart qui commence à m’interroger. (Infoclimat)
Et nous ne sommes pas en période de vague de chaleur nationale : Météo-France situe la première vague de chaleur de l’année 2024 entre le 29 juillet et le 2 août. (Météo-France)
Le problème existe donc déjà, bien avant une canicule.
À la même période, la chaleur est devenue suffisamment préoccupante pour que je souhaite installer une climatisation et une pergola bioclimatique. Le 3 avril 2024, l’assemblée générale de copropriété autorise les deux projets, sous plusieurs conditions, notamment le contrôle de l’architecte de la résidence.
Dès le lendemain, je demande au syndic ses coordonnées.
« Nous regardons et revenons vers vous prochainement. »
J’attends. Je relance le 7 mai. Puis encore le 16 mai, en précisant que les fortes chaleurs approchent et que la validation du projet prendra elle-même du temps.
Les informations nécessaires ne me sont pas communiquées.
La climatisation et la pergola restent donc des autorisations sur le papier, pas des solutions que je peux effectivement mettre en œuvre.
D’autres signes apparaissent dans le logement. Le 1er septembre 2024, je filme de la condensation et la dégradation de certaines menuiseries extérieures en bois.
Je ne sais pas si ces phénomènes sont liés. Je ne suis ni architecte, ni ingénieure, ni thermicienne. Je ne veux pas transformer une observation en diagnostic.
Mais je commence à regarder différemment cet appartement pourtant récent.
Le 28 novembre 2024, je signale les désordres au service après-vente du promoteur. Le lendemain, on me demande de déclarer sans délai un sinistre auprès de l’assurance dommages-ouvrage et on m’indique que cette démarche permettra une expertise.
Je déclare le sinistre le 1er décembre 2024. L’assurance dommages-ouvrage en accuse réception le lendemain.
À partir de ce moment-là, j’attends aussi que quelqu’un vienne comprendre ce qui se passe.
L’hiver passe.
Puis les beaux jours reviennent.
Et avec eux, l’angoisse aussi.
3. Mai 2026 : je découvre que je ne suis pas seule
La chaleur revient très tôt au printemps 2026.
Entre le 21 et le 30 mai, la France connaît un épisode de chaleur exceptionnel par sa précocité. Pour la première fois depuis la création du dispositif, Météo-France déclenche une Vigilance canicule au mois de mai. (Météo-France)
C’est à ce moment-là que je commence à parler davantage avec mes voisins.
Au départ, ce sont des conversations ordinaires. On se croise, on parle du temps, de la difficulté à dormir, des fenêtres que l’on ouvre la nuit, des ventilateurs que l’on déplace d’une pièce à l’autre.
Puis je remarque que les récits se ressemblent.
Chez eux aussi, il fait très chaud.
Certains me parlent de températures intérieures dépassant 30 °C. D’autres me racontent que, même la nuit, la température de leur appartement ne redescend presque pas. Une famille occupant un duplex en rez-de-chaussée me racontera qu’elle finit par abandonner les chambres situées à l’étage pour dormir dans la pièce de vie du niveau inférieur.
Je ne mène pas encore une enquête.
Je n’ai ni questionnaire, ni protocole, ni plateforme de collecte.
Ce sont simplement des habitants d’une résidence récente qui constatent qu’ils ont trop chaud chez eux.
Mais une question s’installe pour la première fois : et si le problème ne concernait pas seulement mon appartement ?
Je n’ai pas réellement le temps d’aller plus loin. Parce qu’au mois de juin, chez moi, la chaleur commence à prendre toute la place.
4. Quand la chaleur commence à dicter nos vies
En juin 2026, je ne regarde plus seulement les prévisions météorologiques.
Je regarde l’heure.
À quel moment faut-il fermer ? Quand pourrai-je rouvrir ? Combien de temps la façade recevra-t-elle encore le soleil ? Puis-je laisser les parasols déployés ou le vent va-t-il m’obliger à les replier ?
La terrasse que j’avais imaginée comme un îlot de fraîcheur révèle progressivement ses limites.
Elle est exposée sud-ouest, au quatrième étage, sans véritable vis-à-vis. Elle est très exposée au vent et la prise au vent des deux grands parasols est importante. Lors des rafales, je dois régulièrement les fermer, parfois précisément aux heures où leur ombre serait la plus utile.
Les dalles en béton gris anthracite restent alors directement exposées au soleil.
Même le chèvrefeuille, installé dans son pot et pourtant alimenté régulièrement en eau grâce au goutte-à-goutte, finira cet été-là par brûler sur pied.
À cela s’ajoute la durée d’exposition. Après le premier épisode précoce de fin mai, une nouvelle séquence débute le 17 juin : cette fois, les seuils de la vague de chaleur nationale sont franchis, jusqu’au 30 juin. Elle survient au moment où les journées sont les plus longues de l’année : à Paris, fin juin, le soleil se couche vers 22 heures. L’exposition de mon logement sud-ouest se prolonge donc jusque très tard dans la soirée. En pratique, cela signifie qu’en juin je dois souvent attendre près de 23 heures avant de pouvoir ouvrir les fenêtres et les volets côté ouest sans faire entrer davantage de chaleur.
Ce n’est qu’à ce moment-là que je peux tenter de rafraîchir l’appartement. Mais la température intérieure baisse très lentement, et les quelques heures de nuit ne suffisent pas à évacuer la chaleur accumulée pendant la journée avant que le cycle ne recommence le lendemain.
C’est probablement l’un des phénomènes les plus difficiles à faire comprendre tant qu’on ne l’a pas vécu : la nuit ne remet pas les compteurs à zéro.
J’ouvre lorsque je le peux. J’attends. J’essaie de créer de l’air. Mais l’intérieur perd peu de degrés et, quelques heures plus tard, une nouvelle journée commence avant que la chaleur de la précédente ait réellement disparu.
Jour après jour.
Nuit après nuit.
Peu à peu, nous cessons d’organiser notre vie en fonction de nos envies. Nous l’organisons en fonction de quelques degrés.
Charlie a treize ans. Je connais sa respiration, sa façon de dormir, sa manière de se lever. Je vois qu’elle supporte de moins en moins bien ces températures.
Elle cherche la fraîcheur du carrelage de la cuisine et s’y allonge de tout son long, comme si le sol pouvait encore lui offrir un peu de répit.
Mais même le carrelage reste chaud.
Je commence à mouiller de grandes serviettes et des draps de bain dans une bassine d’eau froide, parfois avec des glaçons. Je les essore puis les conserve au réfrigérateur pour pouvoir les poser sur elle régulièrement.
Le 18 juin, je la photographie enveloppée dans l’une de ces serviettes mouillées.
Ces gestes finissent par devenir familiers.
Je surveille sa respiration de plus en plus attentivement. Mon sommeil devient léger. Je me réveille pour vérifier son état, puis je me rendors quelques instants.
Et puis mon propre corps commence à céder.
Le 24 juin, j’ai de la fièvre, horriblement mal à la tête, des vertiges lorsque je me lève et cette sensation étrange de brûler de l’intérieur tout en manquant d’air.
À 10 h 51, j’appelle le 15.
L’appel dure vingt et une minutes. On me passe un médecin urgentiste qui me demande de prendre régulièrement des douches froides et de placer des serviettes fraîches sous les aisselles et entre les jambes pour essayer de faire baisser ma température corporelle.
J’écoute ses recommandations avec une impression presque irréelle.
Ce sont, à peu de chose près, les gestes que j’effectue déjà depuis des jours pour Charlie.
Je prends une douche froide. Je me rafraîchis. Puis je retourne dans les mêmes pièces.
Je peux refroidir mon corps pendant quelques instants. Je ne peux pas refroidir l’appartement.
Deux jours plus tard, le 26 juin, nous descendons au niveau -2 du parking.
Puis je cherche ailleurs. Je vais jusqu’à contacter les services de ma mairie pour savoir quels lieux climatisés sont accessibles à proximité pendant les heures les plus chaudes. On m’indique notamment un Ehpad situé à moins de 500 mètres de chez moi, qui accueille les personnes fragiles et celles qui ont besoin de trouver un peu de fraîcheur.
Pendant quelques instants, je crois avoir trouvé une solution.
J’appelle. Mais l’établissement n’accepte pas les animaux.
Je pourrais y aller seule. Mais il est hors de question de laisser Charlie et Archibald dans l’appartement que je cherche précisément à fuir à cause de la chaleur et de ses effets délétères sur nos corps !
Je continue donc à chercher ailleurs. Je commence à chercher la fraîcheur partout où elle existe encore : dans un commerce, puis dans le centre commercial situé à quelques minutes à pied. Charlie voyage dans sa poussette, protégée par des linges mouillés et un petit ventilateur. Archibald m’accompagne dans son sac de transport.
Le lendemain, nous redescendons au parking.
Une voisine nous accueille quelques minutes dans sa voiture climatisée. Puis nous nous réfugions dans une boulangerie.
Dans l’après-midi, je fais un nouveau coup de chaleur.
J’appelle de nouveau le 15.
Cette fois, les pompiers interviennent et me transportent aux urgences.
En quelques jours, nous sommes passés d’un appartement dont j’essayais de gérer la température à une vie organisée autour d’une seule recherche : trouver quelques degrés de moins.
5. Après les urgences, je décide de mesurer
Lorsque je rentre chez moi, rien n’a changé.
Les mêmes baies vitrées. Les mêmes volets. La même orientation. La même chaleur.
Mais moi, je sais désormais quelque chose que je ne savais pas encore quelques jours auparavant : mon corps peut céder.
Je ne ressens plus seulement la chaleur. Je la redoute.
Je dors par bribes. Je surveille Charlie. Je reste attentive au moindre vertige, au moindre mal de tête, à cette sensation d’air qui manque.
Et surtout, je ne veux plus que ce que nous vivons puisse être résumé par une phrase : « Il fait chaud chez moi. »
Parce qu’il existe toujours une réponse à cette phrase. C’est l’été. C’est la canicule. Il fait chaud partout. Fermez les volets. Fermez les fenêtres. Buvez. Prenez des douches. Attendez que cela passe.
Mais j’ai appelé le 15. Puis j’ai été transportée aux urgences.
Alors je veux comprendre.
Début juillet, je m’équipe d’un pistolet infrarouge, d’un thermomètre-hygromètre et d’une caméra thermique.
Je commence à mesurer ce qui se passe autour de la pièce à vivre.
Le 5 juillet 2026 à 16 h 24 min 15 s, je dirige la caméra thermique vers la terrasse.
La photographie enregistre un point à 70,0 °C en température de surface de la terrasse.
Je regarde le chiffre plusieurs fois. 70,0 °C.
Je sais parfaitement ce qu’il signifie — et ce qu’il ne signifie pas. Ce n’est ni la température de l’air extérieur ni la température intérieure du logement. C’est une température de surface, enregistrée sur la terrasse par une caméra thermique.
Je conserve l’image, l’heure et la valeur.
Le lendemain, je continue.
Le 6 juillet 2026 à 19 h 35, cette fois à l’intérieur du salon, je mesure avec le pistolet infrarouge la température de surface d’un volet coulissant métallique.
L’écran affiche exactement : 52,2 °C.
Il est 19 h 35. La journée avance vers sa fin et, dans la pièce où nous vivons, l’un des équipements que je ferme précisément pour tenter de nous protéger du soleil présente une température de surface de 52,2 °C.
Je n’en tire pas de conclusion technique. Je photographie. Je filme. Je note.
Et je regarde désormais autrement les éléments qui m’entourent : la terrasse minérale, les grandes surfaces vitrées, les menuiseries, les volets métalliques gris anthracite exposés à l’ouest.
Ces mesures ne permettent pas, à elles seules, de dire s’il existe un défaut de conception, une malfaçon, un problème de matériau, de mise en œuvre, de protection solaire ou autre chose. Cela relève d’une expertise.
Mais elles rendent une question de plus en plus difficile à repousser : comment un appartement aussi récent peut-il se comporter ainsi en été ?
Et, derrière cette première question, une autre commence à apparaître. Si le bâtiment a été correctement conçu et correctement réalisé selon les exigences qui lui étaient applicables, alors qu’est-ce qui explique ce que nous vivons ?
Je n’ai pas encore la réponse.
Quelques jours plus tard, je vais en revanche découvrir jusqu’où cette chaleur peut atteindre un organisme.
6. 14 juillet, en pleine nuit : le coup de chaleur de Charlie
Cette nuit-là, comme les nuits précédentes, je dors sur une oreille.
Depuis plusieurs semaines, mes nuits ne sont plus vraiment des nuits. Je m’endors, je me réveille, je vérifie que Charlie va bien, puis je me rendors quelques instants.
Soudain, c’est sa respiration qui me réveille.
Je l’entends avant même d’avoir complètement ouvert les yeux.
Quelque chose ne va pas.
Je me lève immédiatement.
Charlie ne bouge plus. Sa respiration est extrêmement difficile.
Je prends sa température. 39,8 °C.
Il est environ quatre heures du matin.
Je regarde le thermomètre dans l’appartement. Plus de 30 °C.
À cette heure de la nuit, l’extérieur s’est pourtant sensiblement rafraîchi. Chez nous, la chaleur est toujours là.
Je reprends immédiatement les gestes que je connais désormais trop bien : l’eau froide, les serviettes mouillées, tout ce qui peut essayer de la soulager.
Mais cette fois, Charlie ne récupère pas.
Le jour finit par se lever. Il faut trouver un vétérinaire.
Je tente d’abord de joindre un service de vétérinaires d’urgence à domicile, présenté comme accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.
Personne ne répond. Je renouvelle mes appels. Rien.
Et nous sommes le 14 juillet. Jour de fête nationale. Jour férié.
Je tente alors les urgences vétérinaires de Maisons-Alfort.
Cette fois, quelqu’un décroche.
J’explique son âge, sa température, sa respiration, le fait qu’elle ne bouge plus et les conditions dans lesquelles elle vient de passer la nuit.
On comprend immédiatement l’urgence.
On me recommande de poursuivre les gestes de rafraîchissement que j’effectue déjà, mais surtout de faire intervenir un vétérinaire à domicile en urgence. Dans l’état de Charlie, elle n’est pas transportable. Il faut donc trouver quelqu’un qui puisse venir jusqu’à elle.
Un voisin vient m’aider. Un autre me prête sa machine à fabriquer des glaçons afin que je puisse en produire rapidement et en quantité.
Nous continuons à la rafraîchir en attendant.
Dans la matinée, je parviens enfin à joindre ce service. J’explique à nouveau la nuit, la respiration de Charlie, sa température, le fait qu’elle ne peut plus se lever et la recommandation de Maisons-Alfort. On m’indique qu’on va rechercher un vétérinaire disponible ce matin-là.
Je raccroche sans savoir encore qui viendra, ni quand.
Puis, enfin, le vétérinaire arrive.
Il examine Charlie. Sa température est encore de 39,5 °C. Il constate une respiration très rapide avec des rétractions costales, une déshydratation, des tremblements, des difficultés locomotrices et un comportement diminué.
Charlie est victime d’un coup de chaleur.
Le vétérinaire commence immédiatement les soins : oxygène, réhydratation sous-cutanée, injections.
Je reste près d’elle et guette le moindre changement.
Puis il me prévient : son pronostic est réservé compte tenu de son âge.
Charlie a treize ans. Je le sais depuis longtemps. J’adapte ses promenades, je veille davantage sur elle, je connais les précautions à prendre lorsqu’il fait chaud.
Mais jusque-là, son âge était celui d’une vieille chienne qui partageait ma vie. À cet instant, il devient aussi une fragilité supplémentaire.
Avant de partir, le vétérinaire me donne une consigne très claire : Charlie doit rester au frais. Il nous recommande de quitter l’appartement.
Après mon propre appel au 15 et mon transport aux urgences, c’est maintenant un vétérinaire qui me demande de soustraire un organisme vulnérable à cet environnement.
À ce stade, parler simplement de « confort d’été » n’a plus beaucoup de sens pour moi.
Il est désormais question de santé.
7. L’idée d’Alerte Logement naît à 300 mètres de chez moi
Je trouve une chambre climatisée dans un hôtel situé à environ 300 mètres de mon domicile.
Cette proximité va avoir une importance que je n’imagine pas encore.
Lorsque j’entre dans la chambre, la première chose qui me frappe n’est ni le lit ni le mobilier. C’est l’air. Il fait simplement frais. Pas froid. Pas exceptionnellement frais. Une température ordinaire dans laquelle on peut rester sans surveiller chaque heure le soleil, les volets ou un thermomètre.
Cette banalité me bouleverse presque davantage que le reste. Parce qu’elle me fait mesurer à quel point je m’étais habituée à une situation qui ne l’était pas.
Je ne coupe pourtant pas avec mon appartement. Au contraire. Pendant notre séjour à l’hôtel, j’y retourne plusieurs fois par jour.
Trois cents mètres séparent les deux lieux. Je quitte une chambre où la température est maîtrisée, je marche quelques minutes, puis je rentre dans l’appartement. Et je mesure. La température intérieure. Les températures de surface. L’heure. Je photographie les appareils et leurs valeurs.
Puis je confronte ces relevés aux données extérieures issues des stations météorologiques de référence, en prenant soin de distinguer ce que mesure un appareil dans mon logement de ce que mesure une station météorologique dans des conditions normalisées.
Je veux comprendre pourquoi l’écart persiste. Pourquoi, lorsque l’extérieur se rafraîchit, l’intérieur reste chaud. Pourquoi les nuits ne suffisent pas à remettre l’appartement à une température supportable avant que le soleil ne recommence son cycle le lendemain.
Ces allers-retours changent ma manière de regarder la situation. À l’hôtel, je constate ce que peut être une pièce simplement habitable. Trois cents mètres plus loin, je mesure ce qui se passe chez moi.
C’est pendant ces quelques jours que je cherche quelque chose de très simple. Où puis-je signaler ce qui nous arrive ?
Pas seulement au promoteur. Pas seulement à l’assureur. Pas seulement au syndic.
Je cherche s’il existe une plateforme permettant à un habitant de déclarer qu’un logement surchauffe anormalement. Un endroit où l’on pourrait indiquer la température intérieure, la période de construction du bâtiment, son orientation, les conséquences sur le sommeil, la santé, la vie quotidienne. Je cherche notamment pour les logements récents construits sous RT2012 ou RE2020.
Je ne trouve aucune plateforme nationale dédiée qui corresponde à ce besoin.
Cette absence m’interpelle d’autant plus que je repense immédiatement aux conversations commencées avec mes voisins dès le mois de mai. Si plusieurs habitants de ma seule résidence vivent des situations comparables et qu’aucun outil commun ne permet de les signaler, comment savoir combien de logements sont concernés à l’échelle du pays ?
L’idée d’Alerte Logement naît là. Dans une chambre d’hôtel située à trois cents mètres de chez moi. Entre deux retours dans mon appartement pour prendre des mesures.
8. D’une histoire personnelle à un problème collectif
Quand les températures commencent enfin à redescendre, je sais que notre séjour à l’hôtel touche à sa fin.
Je dois envisager le retour.
Mais Charlie, elle, ne veut pas revenir.
Le 19 juillet 2026, je la filme au moment où je prépare le départ. Elle reste à distance, immobile, comme si elle refusait de suivre ce mouvement de retour.
Je ne peux pas dire ce qu’un animal pense exactement. Je peux seulement décrire ce que j’observe : après plusieurs jours passés dans une chambre simplement habitable, Charlie ne manifeste aucune envie de repartir vers l’appartement.
Cette scène, à mes yeux, est édifiante. Elle dit quelque chose de très simple et de très violent : le logement que j’avais acheté comme un lieu de vie est devenu, pour nous deux, un lieu de danger.
Ce n’est plus un refuge.
C’est un endroit que mon animal semble éviter, comme si son corps, lui, avait déjà compris ce que je refusais encore de formuler aussi nettement.
Le 22 juillet, avant de prendre la route, je retourne chez le vétérinaire avec Charlie.
Après ce qu’elle vient de traverser, je ne veux pas engager un trajet de plus de 900 kilomètres sans m’assurer qu’elle peut le supporter.
Dans la salle d’attente, elle reste dans sa poussette, haletante, la langue pendante.
Ses constantes sont contrôlées.
Charlie est encore fragile. Mais elle est jugée apte à supporter la route.
Cette consultation est la dernière étape avant notre départ.
Je filme quelques instants.
Ce n’est pas encore un retour à la normale.
C’est simplement la possibilité, enfin, de partir.
Dès que l’état de Charlie permet d’envisager un long trajet, je quitte la région parisienne pour rejoindre un logement climatisé en province. Plus de 900 kilomètres.
Je ne pars pas avec le sentiment de prendre des vacances.
Je pars après plusieurs semaines passées à adapter nos vies à un appartement que je ne parviens plus à maintenir à une température supportable pendant les épisodes de chaleur. Je pars après un appel au 15. Après un transport aux urgences. Après un coup de chaleur diagnostiqué par un vétérinaire. Après avoir été invitée à quitter mon propre logement pour protéger un être vulnérable.
Et je pars avec mes photographies, mes vidéos, mes relevés, mes courriels, mes recommandés sans réponses et mes questions.
Les conversations avec les voisins prennent alors une autre dimension. Je repense à ceux qui m’ont parlé de nuits à plus de 30 °C. À cette famille qui ne dormait plus dans ses chambres. À tous ceux qui avaient, comme moi, progressivement modifié leurs habitudes : fermer plus tôt, ouvrir plus tard, déplacer un matelas, acheter un ventilateur, envisager une climatisation, renoncer à utiliser certaines pièces.
S’adapter. Et parfois finir par considérer cette adaptation comme normale parce que c’est l’été.
Je ne veux pourtant pas partir d’une accusation. Je veux partir des faits.
Quels logements surchauffent ? Quand ont-ils été construits ? Sous quelles réglementations ? Comment sont-ils orientés ? Quelles protections solaires possèdent-ils réellement ? Quelles températures y sont relevées le jour, mais aussi la nuit ? Et surtout : quelles conséquences cette chaleur a-t-elle sur ceux qui y vivent ?
Le 27 août 2026, Alerte Logement — L’Observatoire des logements en surchauffe ouvre au public.
Je ne crée pas cette plateforme parce que j’ai trouvé toutes les réponses. Je la crée précisément parce que je ne les ai pas.
Mon appartement devient le premier cas que je peux documenter avec autant de précision. Un logement livré fin 2021. RT2012. De grandes surfaces vitrées. Une exposition sud et ouest. Une terrasse que j’ai essayé de végétaliser pour créer de la fraîcheur. Des protections solaires présentes.
Environ 46 °C relevés dans l’environnement de cette terrasse un 11 mai 2024, alors que la station météorologique Météo-France de Paris-Montsouris relevait une maximale de 27,5 °C.
70,0 °C en température de surface de la terrasse le 5 juillet 2026 à 16 h 24 min 15 s.
52,2 °C en température de surface d’un volet coulissant métallique, relevés à l’intérieur du salon le lendemain à 19 h 35.
Plus de 30 °C dans l’appartement vers quatre heures du matin le 14 juillet.
Un appel au 15. Des urgences. Un coup de chaleur vétérinaire. Puis la nécessité de partir.
Ces faits ne me permettent pas de décider seule ce qui s’est passé dans le bâtiment : la cause peut relever de la conception, des matériaux, de leur mise en œuvre, des protections solaires, de l’enveloppe, de la ventilation — d’un seul de ces éléments ou de plusieurs à la fois. Cela relève d’une expertise, pas d’un témoignage.
Mais précisément parce que je ne le sais pas, une question devient incontournable : si ce logement a été correctement conçu, réalisé et vérifié selon les exigences de la RT2012, comment expliquer ce que nous y avons vécu ? Et si la chaîne a défailli quelque part — conception, choix techniques, matériaux, mise en œuvre, contrôle, ou dans la manière même dont les exigences réglementaires ont été pensées — où exactement ?
Ce sont des questions auxquelles un témoignage ne peut pas répondre. Mais ce témoignage peut montrer pourquoi il devient nécessaire de les poser.
Car le soleil n’est pas nouveau. La chaleur extérieure n’est pas un vice de construction. Le changement climatique rend les épisodes chauds plus fréquents, plus longs et plus intenses.
Mais entre cette chaleur et nos organismes, il y a normalement quelque chose. Le bâtiment. Son rôle n’est pas de supprimer l’été. Il est de permettre d’y vivre toute l’année !
Lorsque le corps humain ne récupère plus la nuit, lorsque le sommeil se fragmente, lorsque l’on organise ses journées autour de douches froides et de quelques degrés de moins, lorsque les organismes les plus vulnérables commencent à céder et que quitter son domicile devient la solution de protection, nous ne sommes plus seulement face à une question de confort.
Nous sommes face à une question de santé. D’habitabilité. Et, nécessairement, de responsabilité.
Les conséquences, elles, ne se sont pas arrêtées avec l’été. Alors que j’avais jusqu’alors plutôt une tension artérielle basse, une hypertension a depuis été diagnostiquée. Je vis également avec une hypervigilance que je ne connaissais pas auparavant. Mon sommeil reste profondément perturbé : je continue à dormir par bribes, comme si une partie de moi restait constamment attentive à la température, à mon corps, à ce qui pourrait arriver.
L’anxiété s’est installée elle aussi.
Je ne veux pas poser moi-même un diagnostic de stress post-traumatique ou d’écoanxiété. Je peux seulement constater ce que cet été a changé dans ma vie : au 27 septembre 2026, je ne suis toujours pas revenue vivre dans mon appartement.
Et l’automne météorologique n’a pas véritablement refermé la parenthèse. Ce dimanche 27 septembre, Météo-France prévoit encore jusqu’à 27 °C à Paris dans l’après-midi.
Cela fait désormais plusieurs mois que ma vie s’organise autour d’un logement dans lequel je ne me sens plus en sécurité lorsque les températures montent.
Charlie est morte le 4 septembre 2026.
Je ne peux pas établir de lien médical entre sa mort et ce qu’elle a vécu pendant l’été. Mais son coup de chaleur du 14 juillet, lui, est documenté.
Je n’oublierai pas davantage mon propre passage aux urgences, les nuits sans véritable sommeil, le parking souterrain, la voiture climatisée de la voisine, la boulangerie, ni cette chambre d’hôtel située à trois cents mètres de chez moi depuis laquelle je retournais plusieurs fois par jour dans mon appartement pour comprendre pourquoi il restait si chaud.
Mon histoire est celle d’une personne, de ses animaux et d’un logement. Elle ne permet pas, à elle seule, de dire ce qui se passe dans les autres immeubles, dans les autres maisons, dans les autres villes.
C’est précisément pour cela qu’Alerte Logement existe. Pour que d’autres puissent signaler. Pour documenter. Pour comparer. Pour faire apparaître ce que des milliers de situations vécues isolément ne permettent peut-être pas encore de voir.
Et pour qu’un jour, lorsqu’un logement récent devient une bouilloire thermique, sa réponse ne soit plus seulement : « C’est l’été. »
Une personne raconte. L’Observatoire documente.
Vous vivez une situation comparable ?
Si votre logement — récent ou ancien — surchauffe anormalement l’été, si vos nuits ne redescendent plus en température, si votre santé ou celle d’un proche, d’un enfant, d’une personne âgée ou d’un animal en a déjà souffert : vous pouvez le signaler.
Chaque déclaration ajoute une donnée à l’Observatoire — une température, une orientation, une période de construction, une conséquence sur la santé. Seule, une histoire peut sembler isolée. Additionnées, ces données permettent de faire apparaître des tendances, de documenter le phénomène et d’en mesurer l’ampleur.
Et si ce témoignage vous a parlé, partagez-le. Plus il circule, plus la question qu’il pose devient difficile à ignorer.